Depuis quelque temps, une partie de notre petit monde camarguais n’apprécie pas ou plus la course camarguaise telle qu’elle est : Un peu rustique, avec ses moments d’embrouilles et ses grands frissons. Certains la voudrait beaucoup plus lisse, plus artistique en quelque sorte, et beaucoup plus sécurisée. Les autres veulent garder, l’essence de cette passion. Je me place dans la seconde catégorie en admettant bien sur que les avis divergent et que tous les goûts sont respectables et doivent être respectés. Pour satisfaire les deux parties pourquoi ne pas créer une autre sorte de course camarguaise avec d’autres règles et d’autres ambitions et laisser la nôtre suivre son évolution sans en changer l’esprit ?
Pour les amoureux de la danse taurine, je propose quelques idées:
Vous pourriez nommer vos après-midi « ballets taurins ». Ceux-ci se dérouleraient dans des enceintes en béton, où le public serait bien haut et pourquoi pas protégé par des grilles. Votre cercle serait en plastique, la couleur pouvant varier selon le choix du Maire en place. Vos acteurs auraient d’impeccables tenues, pourquoi pas pailletées pour les grandes occasions. Ils n’auraient pas de crochets car pas d’attributs sur les cornes de vos taureaux, qui seraient triés sur le volet pour leur bravoure. Seulement deux « aides » que vous pourriez nommer « placeurs » seraient nécessaires, puisque l’une de vos règles serait que les droitiers et les gauchers en nombre égal passent en alternance. Le but serait d’accomplir des figures artistiques avec certaines imposées et d’autres libres mais toujours en partant du plastique. Pour les variations imposées, il faudrait par exemple partir de très près du taureau ou bien de très loin, mais l’obligation serait que les ballerines taurines posent leurs mains sur le frontal et essaient d’emmener le taureau à la barrière ou au-delà. Un orchestre philarmonique jouerait de grands classiques selon le thème de la figure. Sur votre sable il pourrait y avoir un cercle et même des croix qui imposeraient l’endroit de départ de l’action. Les taureaux resteraient dix minutes en piste et ainsi, vous pourriez en sortir huit ou dix à chaque représentation. Plus besoin de président de course, un jury impartial noterait chaque artiste et le vainqueur se verrait remettre un oscar bien mérité en fin de saison. Vos ballets débuteraient en juin pour se terminer en septembre, période touristique oblige.
Pour ceux qui comme moi sont amoureux de la course camarguaise, avec ses travers mais surtout sa véracité, nous garderions cocarde, glands, ficelles et frontal sur la tête de nos bioù. Nous conserverions nos planches rouges en bois, patinées par le temps, les coups de cornes et de crochets. Notre sable resterait vierge de dessin car nos bioù ne seraient pas dressés et ne permettraient pas à tous de partir des barricades. Nous entretiendrons avec amour les platanes de nos arènes et surtout les travettes et seconde contre piste pour se sentir proche du fauve. Nos raseteurs resteraient tels qu’ils sont, des hommes, des vrais ! Des compétiteurs certes mais ne faut-il pas l’être pour mener un combat face à une bête sauvage ? Nous ne leur en voudrions pas trop s’ils gardaient leur pantalon déchiré suite à un raset risqué. Nous garderions avec nous les juges de pistes qui, chez les artistes, ne seraient d’aucune utilité mais chez nous, nous accepterions aussi les litiges. La compétition garderait ses dates inchangées, nous serions entre afeciouna, puristes et roumegaires, les derniers étant le sel de notre passion. Enfin, lors de la finale, véritable fête de fin de saison de notre culture, l’air de Carmen résonnera des cuivres d’une pena, afin d’honorer dans la même ferveur les meilleurs, qu’ils soient noirs ou en blanc.
La morale de cette histoire, s’il en faut une : « tous les goûts sont dans la nature ! ». Inventez-vous donc une autre passion et arrêtez de vouloir formater la nôtre.
Révérences ou Amista, selon qui me lira …
Esméralda